Quel avenir pour la production allaitante en France ?

Traités de libre-échange

Menace de mort sur l’élevage allaitant français

L’organisation du marché mondial de la viande n’a rien de réjouissant pour les éleveurs français. Comme l’indique la carte ci-dessous, le monde de la viande est dominé par 4 principales zones exportatrices qui sont, dans l’ordre : 1- l’Océanie (principalement l’Australie) ; 2- l’Inde ; 3- l’Amérique du Nord ; 4- l’Amérique du Sud (le Brésil, en particulier).

Il est inquiétant de constater que l’Union Européenne négocie aujourd’hui des accords de libre-échange avec la plupart de ces gros exportateurs de viande. D’ores et déjà, le CETA (avec le Canada) a été signé, ouvrant les portes de l’Europe à 65 000 tonnes de viande détaxée. Le TAFTA (avec les USA) a certes du plomb dans l’aile, mais ce n’est pas le cas de l’accord avec le Mercosur ; Bruxelles ayant même opté pour faire de l’ouverture à la viande sud-américaine une monnaie d’échange pour favoriser les exportations européennes dans d’autres domaines. En outre, en 2018, l’Union Européenne a ouvert des négociations en vue d’un accord de libre-échange avec les autorités australiennes, premier exportateur mondial de viande.

A noter que le marché européen de la viande est d’autant plus intéressant qu’il la rémunère deux fois plus qu’ailleurs. En effet, nos importations se concentrent sur les morceaux les plus chers (aloyau) et le prix est également tiré à la hausse par des coûts de production intérieurs plus élevés. D’autre part, si la France a peu d’intérêt à cette ouverture, tout comme l’Espagne, le Royaume-Uni et l’Irlande où l’élevage allaitant est également développé, ce n’est pas le cas du reste des pays européens (et notamment de l’Allemagne) qui sont favorables à l’entrée de cette viande meilleur marché.

Pour l’élevage français, l’enjeu est considérable et les conséquences de la signature de ces accords seraient dramatiques. Interbev et l’Institut de l’Elevage estiment ainsi qu’elle signifierait une perte de 50 % de revenu pour les éleveurs allaitants de l’hexagone, déjà mal rémunérés.

Marchés

Quels débouchés pour la viande française ?

Le marché mondial, entre instabilité et manque de compétitivité :
Les exportations européennes se font principalement en vif vers la zone méditerranéenne. Pour ces pays qui veulent contrôler leur mode d’abattage (Turquie, Israël, Liban, Maghreb…), l’Europe s’avère compétitive de par sa proximité.

Cependant, ces marchés sont très volatiles : d’une part, parce qu’ils dépendent de relations diplomatiques favorables avec ces pays (on se souvient de la fermeture du marché turc suite à la reconnaissance par la France du génocide arménien), mais aussi parce qu’ils soumettent les éleveurs français à des exigences sanitaires (FCO, tuberculose…) qui représentent des contraintes de production additionnelles et pèsent comme une épée de Damoclès sur les prix.

D’autre part, le marché chinois – en pleine expansion et des fois présenté comme une opportunité nouvelle à l’export – n’est qu’un mirage dans la mesure où il devrait profiter essentiellement à l’Inde et à l’Australie, plus proches et capables de produire à moindre coût.

 

Le marché intra-européen, dépendant de la conjoncture laitière :

La France est la principale productrice de vaches allaitantes en Europe. En fait, elle possède près de la moitié du cheptel allaitant européen : plus de 4 millions de têtes contre à peine 2 millions pour l’Espagne qui est en 2e place (voir tableau). Les éleveurs français exportent en Europe essentiellement du jeune bovin et des broutards ; et cela essentiellement vers les pays du Sud (Italie, Espagne, Grèce) et l’Allemagne (voir graphique).

On retrouve donc également sur le marché européen cette dépendance du broutard dans laquelle la France s’est spécialisée. C’est d’autant plus problématique que, d’une part, la consommation de viande baisse dans les sociétés occidentales et les pays du sud de l’Europe sont actuellement en crise, fragilisant ainsi nos exportations. D’autre part, la production allaitante traditionnelle se retrouve affectée par les circuits laitiers.

En effet, les deux tiers du cheptel bovin en Europe sont de race laitière et les vaches de réforme et autres jeunes bovins laitiers pèsent lourdement sur le marché de la viande. La demande de cette viande bas de gamme n’est pas marginale en Europe et la Pologne a particulièrement développé cette offre bon marché. Les abatteurs préfèrent aussi les vaches laitières parce qu’elles leur laissent une meilleure marge. Au final, c’est le marché du lait qui fait aujourd’hui le prix de la viande en Europe, qui se retrouve donc soumis aux crises laitières à répétition.

 

Et le marché français ?

Même si les races à viande résistent, la viande issue de races laitières atteint 44 % de la consommation française. Elle concerne la viande hachée (en progression constante), l’entrée mais aussi le milieu de gamme où l’origine laitière ou allaitante n’est généralement pas décelable en rayon.

Ainsi, si la production française pour le marché intérieur est aux deux tiers issue de races dédiées, la France importe aussi de la viande qui provient à 80 % de races laitières (au total 21% de la viande consommée en France est issue d’importations).

Par ailleurs, on observe une forte concentration de l’abattage à la défaveur des éleveurs. Ainsi, le Groupe Bigard-Socopa-Charal concentre 39 % des abattages de gros bovins et se retrouve même seul sur certaines filières.

 

Propositions

Quel avenir pour la production de viande en France ?

Indubitablement, le contexte est difficile pour le secteur allaitant qui connaît même une diminution du cheptel au niveau national. Les revenus sont en berne : pour Bovins Croissance, il faudrait des prix 19 % plus élevés pour assurer aux éleveurs une « rémunération » à 2 SMIC, avant cotisations sociales et investissement.

D’autre part, l’orientation de l’activité allaitante française vers le naissage pose question, en particulier, du point de vue de sa rentabilité mais aussi parce qu’elle implique une dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs (les trois quarts des jeunes mâles sont exportés). Historiquement, ce choix s’explique par la compétitivité en matière d’engraissage de l’Italie notamment, mais aussi du fait de la structure des primes PAC rattachées aux vaches allaitantes et aux hectares.

Quelles issues ?

Face à ce constat critique et pour assurer un avenir aux éleveurs allaitants, la Confédération paysanne propose de :

  • Sortir de la volatilité mondiale en tirant un trait sur les traités de libre-échange ;
  • Réguler la production laitière, faute de quoi le marché européen de la viande restera soumis aux soubresauts du marché du lait ;
  • Insister sur la prise en compte des coûts de production dansla détermination du prix (les Etats Généraux de l’Alimentation ont accouché d’une loi pratiquement vide en la matière, voir (encadré)
  • Relocaliser la production des mâles en France (de la naissance à l’abattage) par une refonte de l’aide PAC aux bovins allaitants :
    • éligibilité de l’ensemble du troupeau (UGB) à l’aide, afin d’inciter à l’engraissement
    • plafonnement de l’aide par actif, afin de réguler le troupeau de vaches et de favoriser l’emploi dans les petites et moyennes fermes.
  • Monter en gamme : plutôt que de subir la baisse de la consommation, il s’agit de répondre aux attentes citoyennes. De même, un socle de qualité pourrait donner un véritable sens à l’origine France et à la viande allaitante (zéro OGM en alimentation animale, maturation, pâturage…).
  • Accompagner l’évolution des systèmes vers plus d’autonomie, la valorisation de l’herbe, la relocalisation de l’engraissement et en général privilégier la qualité, la création de valeur ajoutée plutôt que la quantité.

Indicateurs dans la filière bovine : une avancée toute relative

Après avoir fait intervenir sans succès le médiateur, la filière bovine vient finalement de s’accorder sur des indicateurs de coûts de production, comme prévus par la récente loi Agriculture et Alimentation. Les principaux groupes industriels privés et coopératifs, regroupés dans la fédération Culture Viandes (Bigard, Elivia, Sicavyl, Arcadie, …), se sont abstenus. Les distributeurs les ont validés. Ces indicateurs de coût de production ont deux finalités : ils pourront être utilisés comme référence dans les contrats et par les juges, lorsqu’ils seront saisis par des paysan-ne-s s’estimant lésé-e-s par des prix abusivement bas. Calculé par l’Institut de l’élevage, l’indicateur s’établit à 4,64 €/kg de carcasse pour une vache charolaise, payée actuellement moins de 3,80 €.

Mais nous ne sommes pas dupes de cet accord à minima. La filière bovine est une filière où les industriels n’acceptent de contractualiser que sur une part infime des volumes, donc ce dispositif sera très peu opérant. Quant à son utilisation pour déterminer si un prix est « abusivement bas », les juges devront aussi tenir compte du prix de marché avant de déterminer si les pratiques des acheteurs sont effectivement abusives… et donc passibles de condamnation !

La Confédération paysanne restera donc vigilante quant à la diffusion et l’utilisation effective de ces indicateurs et accompagnera toutes les paysannes et tous les paysans qui souhaiteront faire valoir leurs droits devant la justice. En refusant de se positionner pour tenir compte des coûts de production de leurs adhérents, les principaux abattoirs coopératifs justifient notre position : contrairement à ce qu’affirme Coop de France, l’ordonnance « Coopération » de la loi Egalim, qui soumet les coopératives au mécanisme du prix abusivement bas comme n’importe quel industriel, n’est pas une « aberration », mais une nécessité !

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