Installation progressive aux cotés de paysans

En 2017, les ADDEAR Rhône et Loire ont co-organisé avec l’ARDAB un Café Installation-Transmission à Haute-Rivoire (Rhône) avec pour trame, l’installation de maraîchers sur une ferme en élevage bovin-viande. Une cohabitation qui a débuté en janvier 2017 avec l’installation officielle du jeune couple de maraîchers, Clément et Margaux. Le Café Installation a été précédé d’une visite technique de la ferme avec chacun des producteurs.

La rencontre a réuni près de 80 personnes : porteurs de projets, cédants, élus, techniciens et animateurs notamment. Un rapide tour de table a permis de mettre en évidence certaines tendances chez les porteurs de projets : une dominante de production végétale, notamment maraîchage diversifié, des surfaces relativement faibles, beaucoup de projets en association (couple ou collectif plus large), et une valorisation en circuits courts, grâce aux opportunités offertes par les métropoles lyonnaise et stéphanoise, à environ une heure de route chacune. Les cédants, quant à eux, sont pour la plupart éleveurs en bovin-lait, souvent en filière longue ou en production maraîchère et petits fruits, 2 productions traditionnelles dans les Monts du Lyonnais. Certains se posent la question de la transmission de leur ferme à quelques années de leur retraite, souvent 2 ans avant, ce qui laisse relativement peu de marge de manœuvre.

Histoire de la ferme

La ferme qui a accueilli le café installation présente un profil atypique : 2 exploitations agricoles distinctes, qui cohabitent sur un même espace et sur des productions différentes mais avec de la mutualisation d’outils. Pour comprendre un peu mieux comment fonctionne cet OANI (Objet Agricole Non Identifié), il convient de revenir sur les parcours des exploitants.
Tout d’abord, Magali et Mathieu se sont installés en bovin viande avec transformation en race Aubrac. Suite à diverses procédures juridiques, ils se sont retrouvés en peu de temps à la fois locataires d’une ferme et propriétaires d’une autre. Ils décident donc d’exploiter la ferme qu’ils louent, conformément aux baux ruraux signés, et de mettre en location celle dont ils sont propriétaires. Ils sont propriétaires du bâti mais pas du foncier et loue les terrains à un exploitant qui part en retraite, Paul Berthet.
Pendant ce temps-là, Margaux et Clément suivent des cursus universitaires poussés : thèse sur l’environnement en gestion des rivières pour l’un, école d’ingénieur agronome pour l’autre. L’idée de s’installer « un jour » germe, puis fait son chemin et c’est ainsi que, après des expériences en WWOOFING, Clément entame un parcours BP REA au CFPPA d’Ecully, pendant que Margaux début l’installation, déjà titulaire de diplômes agricoles.


Aujourd’hui, la cohabitation entre les 2 productions ne se concrétise pas par une CUMA, ou un GFA, encore moins par une association de type GAEC ou EARL entre les 2 fermes, il s’agit bien de 2 exploitations agricoles distinctes. Les paysans soulignent qu’ils ont longuement réfléchi à l’organisation de l’espace, à la fois des parcelles cultivées mais aussi des locaux (atelier de préparation de légumes, atelier de transfo viande, espaces de stockage du matériel,…). Une grande attention a été portée à la circulation des bêtes, des hommes et des machines. Le but était de ne pas créer d’interférences entre les 2 activités. Concrètement, les fermiers déjà en place, Magali et Mathieu en bovin-viande, ont cédé les baux ruraux à Margaux et Clément, nouveaux installés, avec l’accord du propriétaire. Les outils communs ou spécifiques à une des 2 productions sont stockés dans un même espace ; une banque de travail a été mise en place ( voir encadré)  Banque de travail : il s’agit d’un fichier informatique créé pour comptabiliser les heures d’utilisation de chaque outil, y compris les heures des exploitants lors d’entraides. Une valeur (en points) est attribuée à chaque service, puis convertie en euros. A la fin de l’exercice comptable, si une ferme est déficitaire face à l’autre, une soulte est reversée.
Tous soulignent le temps de concertation qu’il a fallu pour aboutir à ce système, l’ADDEAR 69 les a accompagnés dans ce processus. Cette collaboration a pu se faire grâce à la bonne volonté de tous ses acteurs, fermiers en place, futur installés et surtout propriétaire, sans qui rien n’aurait pu être fait. Clément insiste sur la « bonne intelligence » nécessaire.

Témoignage de Sandrine Boireaud, porteuse de projet

En tant que porteuse projet, je retiens un certain nombre de d’éléments de cette visite :

  • La rencontre en 2 temps avec visite technique en introduction m’a permis de voir les choix techniques qu’ont fait les maraîchers (culture sur planches permanentes, triangle d’attelage, etc), ce qui m’intéresse pour mon projet futur.
  • Je retiens la relativement faible prise de risque financière avec peu d’investissements engagés, puisque les maraîchers ont acheté les serres et les outils, fabriqués avec l’Atelier Paysan. La location des terrains passent dans les charges.
  • La charge de travail reste importante mais de nombreux chantiers participatifs ont été organisés et des coups de mains ponctuels permettent de parer au plus urgent.
  • Ce modèle n’a pu être mis en place que grâce à la bonne volonté des acteurs et par une prise de conscience des difficultés auxquelles font face les porteurs de projet, mais aussi des freins que peuvent rencontrer les propriétaires. Sans la sensibilité du propriétaire à cette thématique, ce sont 4 fermiers, et 2 exploitations agricoles qui n’existeraient pas aujourd’hui sur le territoire.
  • Les agriculteurs en activité présents ont souligné à plusieurs reprises que les PLU dont les communes se dotent sont souvent un frein à la rénovation du bâti agricole et à sa conversion en habitation, même pour la création d’une activité agricole. Les élus ont été interpellés à plusieurs reprises à considérer cet obstacle, même si ceux-ci visaient au départ à réguler l’urbanisation et réduire le mitage dans les Monts du Lyonnais.

Départ, reprise en douceur

En conclusion, dans un contexte local où beaucoup de fermes en élevage (laitier) vont s’arrêter et face à des porteurs de projet en production végétale peu consommatrice d’espace (PPAM, maraîchage, etc), ce modèle semble idéal. On pourrait imaginer des départs en retraite progressifs avec en parallèle des installations progressives sur les mêmes terrains. Cependant, ce modèle ne semble pas transposable partout puisqu’il repose sur une configuration des lieux précise, la bonne entente nécessaire entre fermiers et propriétaires. Une révision des PLU semble incontournable également, puisqu’au-delà de l’achat ou la location de terrains agricoles, ce sont aussi de lieux d’habitation dont les futurs installés ont besoin.
Sandrine Boireaud porteuse de projet en maraîchage et PPAM