Chez Barbara et Philippe, éleveurs à Lus-la-Croix-Haute

Installés depuis une dizaine d’années grâce aux concours de deux voisins, Barbara et Philippe ont développé leur ferme dans un cadre économique viable et autonome, peu gourmand en énergie.

On a réussi à construire un système cohérent d’un point de vue de l’utilisation des ressources du milieu, économe en énergies fossiles, sans « temps perdu » en transport… C’est pas mal !

La Mauvaise Herbe : Racontez-nous votre parcours.

Barbara : Philippe est fils d’un paysan de Loire-Atlantique très investi dans les Travailleurs Paysans, qui avait franchi toutes les étapes de la « modernisation agricole » pour terminer avec des brebis en bio, sur un système tout herbe. Il s’est d’abord installé, avec une DJA, en Bretagne (de 1998 à 2003), sur une ferme de vaches laitières assez classique, avec deux associés. Le lait bio était collecté par Biolait, les vaches étaient à l’herbe.
Mais on avait envie d’autre chose, d’une ferme plus petite, en montagne. Cette première installation nous a permis d’acquérir une expérience en élevage, ce qui nous a permis ensuite de réaliser notre propre projet.

LMH : Comment êtes-vous arrivés dans la Drôme ?

Barbara : Quand on a commencé à chercher notre ferme, on s’est inscrit sur tous les Répertoires Départ-Installation des Adasea des départements de montagne (Pyrénées, Massif central, Savoie, Haute-Savoie, Jura, Drôme, Ardèche). On a failli s’installer dans le Trièves, ce qui nous a amenés à prospecter plus au Sud, dans les Hautes-Alpes, où on a trouvé une ferme qui nous plaisait bien, avec 17 vaches, vente directe, un quota de 65000 litres.
On est arrivé à l’automne 2003, Philippe s’est installé en janvier 2004, mais la transmission ne s’est pas bien faite au niveau humain. Du coup on a revendu toutes les vaches, et on est parti à Lus-la-Croix-Haute avec nos trois enfants qui étaient scolarisés dans ce village. On a réalisé qu’on avait tissé des liens sympathiques dans ce coin, et on a réfléchi différemment notre installation. Plutôt que de chercher une ferme à reprendre, on a choisi de rester à Lus et d’y chercher des terres (une dizaine d’hectares) pour construire notre ferme.
C’est grâce à des agriculteurs de Lus, qui n’étaient pas en vaches laitières, qu’on a pu s’installer. Gilbert Parron, qui était pourtant l’un des plus petits agriculteurs de la commune, nous a vendu un terrain pour qu’on construise le bâtiment et qu’on démarre l’activité. A quelques années de la retraite, il s’est arrangé avec nous pour qu’on ait accès à des terres de pâturage. Un autre couple proche de la retraite, Gérard et Anne Chaix, ont facilité l’accès au statut pour Philippe en nous transmettant toutes les terres qu’ils avaient en propriété. Cela les a conduits à arrêter l’élevage de brebis et à ne conserver que leur troupeau de chèvres angora, qu’ils ont ensuite transmis à un autre jeune agriculteur. Ainsi, fin 2005 Philippe pouvait se réinstaller avec un plein statut, et la ferme a été construite en 2006. Pour ma part j’ai dû patienter encore quelques années.
J’ai pris le statut en 2011, lorsque Gilbert est parti à la retraite. Cela m’a permis de toucher la DJA et Gilbert a ainsi pu accéder aux aides à la transmission, ce qui nous semblait un juste retour des choses, après tout ce qu’il avait fait pour faciliter notre installation.

LMH : Comment s’organise votre système de production et le travail sur la ferme ?

Barbara : On a dix vaches laitières, dont on élève toute la suite. Nos vaches vêlent à trois ans . On garde quelques mâles, qui sont castrés (cela fait un ou deux bœufs par an) et vendus vers trois ans et demi. On est suffisamment autonome en fourrage pour pouvoir se permettre cela.
Le lait de nos vaches est transformé en totalité sur la ferme. On fait toute la gamme des fromages, depuis les produits frais (fromage blanc, yaourt, fromage type saint-marcellin) jusqu’aux pâtes pressées cuites (type gruyère), en passant par les fromages de type raclette, saint-nectaire, tome de montagne, reblochon… On vend aussi du lait en frais.
Tout est vendu en direct, et on réalise 97 % de notre chiffre d’affaire à la ferme ! On ne fait pas de marché, et quasiment pas de livraison, ou alors sur un périmètre très restreint, sans sortir de la commune de Lus ! Pourtant, on est très mal référencé, on n’a pas de site internet, et même les panneaux qui mènent à la ferme se voient mal. C’est le bouche-à-oreille qui fait tout…
Pour la viande, on va à l’abattoir de la Mure, qui a le même principe de fonctionnement que celui de Die (c’est aussi un abattoir de producteurs). On récupère tout sous forme de colis déjà emballés, ce qui nous évite d’être immobilisés pour la découpe et le colisage. L’avantage de la vente directe en fromages, c’est qu’on a ainsi une liste de clients potentiels pour la viande. Quand on prévoit d’abattre une bête, je fais à l’avance le tour des clients intéressés, et les gens viennent ensuite chercher les colis à la ferme.
Je m’occupe essentiellement de la fromagerie et de la vente, et Philippe est plus sur le soin des bêtes et la traite.

On a cherché à construire un système qui soit viable économiquement sans les aides PAC.

Du coup on a abouti à une valorisation de notre lait (40 000 litres) à 1,20 € le litre, et sur cette base on a calculé le prix de nos produits transformés. Depuis 2006 on n’a pas bougé nos prix. Les primes PAC nous ont permis d’auto-financer la plupart de nos investissements, et ainsi d’avancer de manière très sécurisée.

L’été une partie des génisses monte en alpage sur Grimone, au sein d’un Groupement pastoral. Sur la commune de Saint-Julien-en-Beauchêne (05), on a un petit alpage où on met quelques bœufs et génisses. Cela permet d’entretenir cet espace. Le reste des terres se trouve sur Lus, en majorité dans le vallon de la Jarjatte.
On est autonome en foin et céréales, et depuis l’année dernière on a mis en place un système de séchage en grange en vrac. On n’a pas eu à agrandir le bâtiment, on a juste réaménagé l’espace, avec un système de récupération de la chaleur. Ensuite on a une griffe qui permet de prélever le foin au fur et à mesure.
On a réussi à construire un système cohérent d’un point de vue de l’utilisation des ressources du milieu, économe en énergies fossiles, sans « temps perdu » en transport… C’est pas mal !

LMH : Lus-la-Croix-Haute, c’est un peu le bout du monde, vu depuis le centre de la Drôme… Comment vivez-vous cet éloignement ?

Barbara : Géographiquement parlant, c’est vrai qu’on est bizarrement situé. On n’est déjà plus vraiment dans la Drôme, mais pas non plus dans le Trièves ou les Hautes-Alpes…
Ce qui nous manque surtout, c’est une proximité avec les collègues. Nos voisins ont dans l’ensemble des pratiques proches des nôtres, avec des fermes de montagne à taille humaine, respectueuses de l’environnement. Mais sur la commune on est les seuls adhérents à la Conf’, et il y a seulement un autre adhérent à Agribiodrôme ! Alors parfois on manque d’échanges et de partages sur nos points de vue syndicaux, sur notre façon de concevoir l’engagement.
Pour autant, il nous est difficile de nous engager dans les réseaux professionnels auxquels on adhère. On est loin, et notre système de production, avec deux traites quotidiennes tous les jours de l’année impose une sacrée contrainte !
Du coup on essaie de s’engager différemment, et de jouer notre rôle militant sur la ferme. On accueille beaucoup de monde au moment de la traite, été comme hiver. C’est l’occasion de parler de notre ferme, de montrer qu’on peut faire vivre une nombreuse famille (cinq enfants) avec une petite structure, de témoigner sur l’agriculture paysanne et ses engagements pour la société… On communique, en direct, avec toutes les personnes curieuses de comprendre un peu plus le monde paysan.
On est convaincu qu’il y a des seuils à ne pas dépasser, que des petites fermes bien pensées peuvent vraiment faire vivre des familles, et qu’en plus ces expériences sont reproductibles et peuvent peupler des territoires, même isolés !

Propos recueillis par Margot Jobbé duval